Carbios : la pépite française qui recycle plastiques et textiles à l’infini (ou presque)

Endiguer la pollution causée par les plastiques et textiles. C’est l’ambition de l’entreprise de chimie verte Carbios, qui développe depuis 2011 un procédé unique combinant enzymes et plastiques. Actuellement en phase de construction de sa première usine à grande échelle, la société implantée à Clermont-Ferrand ambitionne de démultiplier son savoir-faire sur tout le globe. 

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« Vous savez qu’en France on consomme 14 milliards de bouteilles en PET [polyéthylène-téréphtalate NDLR] chaque année ! C’est colossal. Et notre usine va traiter l’équivalent de 2 milliards de bouteilles, ce qui veut dire qu’il faudrait en monter sept si on voulait recycler toutes les bouteilles qui sont consommées dans l’Hexagone », constate Emmanuel Ladent, actuel Directeur Général de Carbios.  

Le 26 octobre 2023, ce dernier annonçait fièrement avoir obtenu le permis de construire et d’exploitation d’un terrain qui accueillera prochainement la première usine au monde de biorecyclage de PET. Un chantier d’envergure au vu des objectifs attendus par l’entreprise auvergnate qui a fait de la conception et du développement de procédés enzymatiques en vue de biodégrader et biorecycler des matières plastiques, son cœur d’activité. 

« Pourrait-on trouver une manière biologique de biodégrader ou de recycler des plastiques ? » 

Apparu en 1973 grâce au travail de Wyeth, un ingénieur et inventeur américain, le plastique PET, vient progressivement remplacer les bouteilles auparavant fabriquées en PVC, un matériau présentant des risques de toxicité. Pratiques, résistantes et surtout recyclables, pas moins de 480 milliards de bouteilles en PET sont vendues chaque année dans le monde. Des contenants que l’on retrouve pourtant par centaine sur le rivage de nos plages ou en bordure de route… C’est fort de ce constat que Jean-Claude Lumaret développe Carbios en 2011. 

« Pourrait-on trouver une manière biologique de biodégrader ou de recycler des plastiques ? ». Telle est la question qui guide la création de l’entreprise. « Il faut savoir que notre directeur scientifique, le professeur Alain Marty, une éminence grise en enzymologie, est le premier à avoir participé aux travaux de recherche ayant mené à l’innovation que propose aujourd’hui Carbios », relate Emmanuel Ladent. Après plusieurs années de R&D, l’équipe parvient à développer une enzyme (une protéine présente dans les cellules et dont la fonction principale est de faciliter les réactions chimiques qui s'y produisent) production de plastiques biodégradables.  

Un processus complexe que le dirigeant résume ainsi : « 99 % des plastiques qu’on utilise dans le monde sont fabriqués à partir de produits fossiles. Donc lorsqu’on créé ce matériau, on assemble des molécules, qu’on appelle des monomères, pour obtenir un polymère. Tout le travail de Carbios est de trouver l’enzyme qui va découper le polymère pour le ramener au monomère. Pour résumer, notre technologie permet de faire exactement le schéma inverse des fabricants de plastiques ». Ainsi, l’entreprise part du déchet, y injecte ses enzymes et obtient ainsi les composants de base du plastique qui seront ensuite réassemblés pour obtenir un plastique de qualité vierge. Bouteilles et autres barquettes peuvent ainsi être recyclées à l’infini (ou presque) avec en prime un gain de CO2 notoire. « Ensuite, il a fallu développer le procédé industriel, parce qu’avoir une enzyme qui fonctionne bien en laboratoire, c'est fantastique, mais ça ne vous donne pas un procédé qui permet de traiter en masse les déchets ». Ainsi, un premier démonstrateur voit le jour en 2021.  

Textile, cosmétique, agroalimentaire : des industries circulaires 

Après la création de sa première usine « pilote », Carbios a dû s’atteler à convaincre les marques du réel impact que pourrait avoir sa technologie sur leur production et leur circularité. « Notre solution parle beaucoup aux marques de luxe qui ont à cœur de ramener plus de naturel dans leurs produits, qu’il s’agisse du contenant ou du contenu. Ça fait écho à leur savoir-faire et au travail artisanal qu’elles prônent. De plus, le fait qu’on revienne aux composants de base, leur permet une réelle traçabilité sur toute la chaîne, donc ils peuvent être sûrs que l’entrant correspond à ce qu'il sort ». La première enseigne à avoir été convaincue par le projet de Carbios est L’Oréal. « C’est d’ailleurs eux qui nous ont incité à nous associer avec d’autres grandes marques », ajoute Emmanuel Ladent. Rapidement, l’entreprise compte parmi ses clients, Nestlé Waters, Coca, Pepsi ainsi que le groupe Suntory (qui possède notamment les marques Schweppes et Orangina).
Un engouement tel qu’Indorama Ventures Public Company Limited (IVL), un producteur mondial de produits chimiques durables, annonce publiquement son ambition d’investir 110 millions d'euros dans leur première usine.  

À l’échelle mondiale, près de 90 millions de tonnes de PET sont produites chaque année, dont plus des 2/3 sont destinées à la fabrication de fibres. « Pour autant, seulement 13 % des déchets textiles sont à ce jour recyclés et principalement en « downcycling », c’est-à-dire dans des applications de moindre qualité (type rembourrages, isolants ou chiffons) », affirme le dirigent. Un constat qui pousse les équipes de Carbios à s’intéresser au recyclage de déchets textiles en polyester. Forts de recherches concluantes, l’entreprise pousse la porte de diverses griffes, telles que Patagonia, Puma, Salomon, et le groupe PVH (qui possède notamment les marques Tommy Hilfiger et Calvin Klein) afin de présenter C-ZYME™, une technologie leur permettant de produire une fibre recyclée par voie enzymatique. « Le gros problème de l’industrie textile, c’est qu’elle utilise très peu de fibres recyclées, note le dirigeant. Des marques comme Patagonia avaient d’ailleurs l’ambition de recycler leurs déchets afin qu’ils redeviennent de la fibre ».  

Ainsi, en mars 2022, Carbios annonçait être parvenue à fabriquer une fibre blanche en PET 100 % recyclé par voie enzymatique à partir de déchets textiles colorés. La même année, la société lançait la production de ses premières bouteilles en PET 100 % recyclé à partir de ces mêmes déchets textiles. « Grâce à notre procédé enzymatique, il sera bientôt possible de fabriquer, à grande échelle, des t-shirts ou des bouteilles en utilisant comme matière première des déchets textiles en polyester. C’est une avancée majeure qui permet de donner de la valeur à des déchets qui en ont aujourd’hui peu, voire pas du tout. Une solution concrète qui ouvre un marché mondial de 60 millions de tonnes par an de matières premières potentielles et qui aidera à réduire d’autant l’utilisation de ressources fossiles », détaillait le dirigeant dans un communiqué de presse.   

Le recyclage du plastique : un enjeu mondial 

Aujourd’hui scrutée à la loupe par le secteur de l'automobile, grand consommateur de plastique, Carbios n’en finit pas d’adapter ces process pour répondre aux enjeux environnementaux. Prochaine étape : des emballages alimentaires à base de déchets textiles.
« Les gens ont tort de penser que plastique est égal à bouteille. La bouteille, c'est 20 millions de tonnes de plastique dans le monde, sur les 460 millions de tonnes de plastique en circulation. Donc c’est moins de 5 % du plastique qu'on utilise. De plus, c’est sans doute l'objet plastique le mieux recyclé au monde. Il faut donc concentrer nos efforts sur les 95 % de plastique restants, dont personne ne parle, et qui ont pourtant besoin de devenir circulaire », affirme Emmanuel Ladent. 

Un chantier colossal que l’entreprise espère démultiplier sur tout le globe, à commencer par les États-Unis, sans doute l’un des pays les plus générateurs de ce type de déchets. Selon une étude menée par Greenpeace, les foyers américains auraient produit plus de 51 millions de tonnes de déchets plastiques en 2021, dont seulement 2,4 millions de tonnes auraient été recyclées, soit moins de 5 %. 
En cause selon l’ONG, une quantité de déchets tellement importante qu'il est impossible de la collecter entièrement. A cela s’ajoute l'immense tâche du tri des plastiques entre eux - puisqu'ils doivent être recyclés séparément. « Plusieurs états essaient de mettre en place des circuits de collecte, donc dans un premier temps on va se développer sur ce type de territoires, en espérant que le projet rayonne sur tout le continent, détaille le Directeur Général de Carbios. J’ai récemment pu parcourir le compte-rendu d’une rencontre sino-américaine, et ce qu’il est intéressant de noter c’est l’engagement de ces deux pays à travailler activement à l’éradication de la pollution plastique. On sent une réelle prise de conscience mondiale », conclut optimiste, le dirigeant.  

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Mélanie Bruxer

Rédactrice web