Cycle Zéro : la révolution numérique anti-gaspillage de matériaux dans le BTP

Architecte de formation, Karima Lebsir a décidé de rejoindre le monde entrepreneurial afin de limiter le gaspillage de matériaux provoqué par la construction de bâtiments. Pour cela, elle cofonde Cycle Zéro, une application permettant de récupérer gratuitement les matériaux de chantier en surplus. Un système qui profite aux particuliers comme aux entreprises. Récit. 

  • 11 janvier 2024
  • Temps de lecture: 5 min
Karima Lebsir Cycle Zéro

 « En France, 69 % des déchets sont issus du BTP. » Un constat sans appel pour Karima Lebsir, cofondatrice de l’application Cycle Zéro. L'ancienne architecte a pris part à la construction d’importants bâtiments comme les Galeries Lafayette sur les Champs Elysées ou la tour alto à la Défense (Hauts-de Seine). Lors de ces chantiers, elle est aux premières loges pour assister, impuissante, aux gaspillages récurrents. « Que ce soient des fenêtres double vitrage plus aux normes, des rouleaux d’isolant en surplus ou même du mobilier avec des kitchenettes vieilles d’un ou deux ans mais remplacé en raison d’un changement d’affectation, tout finissait dans des bennes. » À travers son expérience sur les chantiers, Karima Lebsir constate donc ce gâchis mais également la perte financière que cela représente pour les entreprises. « Par exemple, une benne remplie de fenêtres double vitrage peut coûter jusqu’à 800 € pour la société alors qu’elle a déjà la charge de l’achat des matériaux. » 

C’est fort de cette observation qu’elle décide de se lancer dans l’entrepreneuriat, mais sans pour autant se précipiter, puisqu’elle se tourne d’abord vers une formation en économie circulaire. « Une fois toutes les connaissances acquises, je décide de m’entourer, explique l’entrepreneure. Côté Tech de l’application, où Jules Loubaresse est chargé du design de l’appli et du pôle développeur. Côté artisanat, Selim Zouaoui, s’occupe de la récupération des matériaux. » Les trois cofondateurs décident alors de se rendre sur plusieurs chantiers afin de réaliser une enquête de terrain. Au travers de leurs rencontres, de l’ouvrier jusqu’au directeur des travaux, un message principal ressort : il y a trop de gaspillage de matériaux. « En raison des nombreuses modifications de normes de ces derniers sur les chantiers professionnels, les entreprises ne peuvent les réutiliser. » Et pour répondre à cette problématique, Karima Lebsir et ses deux compères décident de créer Cycle Zéro, une application qui permet aux particuliers de récupérer gratuitement ces fameux matériaux de chantiers.   

180 000 utilisateurs actifs  

Avec pas moins de 180 000 utilisateurs actifs sur Cycle Zéro, et 40 chantiers réalisés, l’application a touché sa cible. Et si le projet de Karima Lebsir est une réelle opportunité pour les particuliers, il en va de même pour les entreprises. « C’est simple, nous nous rendons sur les chantiers des sociétés qui ont accepté d’être partenaires et ces dernières nous payent au tonnage de ce que l’on arrive à réemployer. » Un système similaire aux bennes classiques mais sans coût de stockage, ni de transport, soit une division du prix par deux pour l’entreprise partenaire. Afin de justifier cette démarche, Cycle Zéro délivre une fiche bilan pour indiquer à l’entreprise toute l’économie carbone qu’elle a réalisé. « Par exemple, lors d’une rénovation énergétique sur un immeuble de logement, nous avions plusieurs bennes remplies de double vitrage à écouler, ce qui représente 8000 €, explique Karima Lebsir. Nous avons réussi à l’écouler et permis une économie de 4000 € et 10 000 kg de Co2 pour la société. » 

Pour ce qui est du don aux particuliers, l’équipe vérifie les matériaux réemployables sur place en se basant sur un diagnostic. « Une fois d’accord sur leur état, nous les postons sur l’application. Les utilisateurs ont par la suite la possibilité de les réserver dans un rayon de 100 km. » Différents matériaux que les particuliers s’arrachent. « Ils restent disponibles en moyenne cinq minutes. Dans le pire des cas l’annonce est disponible une heure. » Et si ces derniers sont réservés, ils ne sont pas pour autant délaissés par les équipes de Cycle Zéro. Karima Lebsir et ses collègues prennent le temps d’appeler certains particuliers afin de se renseigner sur l’utilité des matériaux pour leur projet. « Une fois que tout est validé, ils reçoivent un mail avec l’adresse du chantier ainsi que les coordonnés du collaborateur sur place pour pouvoir récupérer son objet. » Une fois cette partie effectuée, la réservation est confirmée et un bon de cession est automatiquement généré afin d’obtenir une traçabilité du matériau pour l’entreprise.  

Développer la structure pour consolider son implantation sur le territoire 

Pour le moment, l’entreprise principalement active en Île-de-France commence également à se développer dans les Hauts-de-France ainsi que dans la région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur avec des équipes sur place. « Nous espérons pouvoir nous développer à travers toute la France après avoir prouvé l’attraction du marché, bénéficié d’une énorme demande, des taux de réemploi imbattables avec 200 tonnes de déchets réutilisés en 6 mois. » Seul souci pour Cycle Zéro, l’entreprise manque actuellement de fonds pour atteindre son objectif de fin d’année 2024 : 500 000 utilisateurs actifs sur l’application et 400 chantiers réalisés. « En ce moment nous procédons à une levée de fonds afin d’embaucher partout en France et ainsi pouvoir répondre aux demandes de chantiers à travers l’Hexagone, poursuit Karima Lebsir. Cet argent servirait également à développer le volet RH, sur lequel nous possédons déjà une stratégie mais manquons de ressources financières pour embaucher. » 

Un point important pour la jeune société, d’autant qu’elle est aujourd’hui composée de seulement huit personnes pour répondre à cette demande. « Nous avons deux individus qui gèrent le volet financier, juridique et administratif, deux autres travaillent au développement back et front de l’application, une s’occupe de toute la démarche de communication verte ainsi que moi-même et les deux cofondateurs. » Pour ce qui est des deux régions où des équipes sont présentes sur place, l’entreprise a encore recourt à des freelances. « Dans le futur nous aimerions les embaucher et en faire des responsables régionaux. Pour le moment nous avons recruté des optimisateurs déchets parce qu’il est nécessaire de passer par cette étape pour appréhender correctement le terrain. » Une fois le nombre de chantiers élevé, les responsables régions procéderaient eux-mêmes au recrutement afin d’avoir des acteurs sur place qui répondent aux besoins locaux, avant d’envisager plus tard une demande internationale. « Des entreprises suisses, belges et canadiennes nous appellent, mais nous priorisons un développement national avant d’envisager un jour d’exporter nos compétences. » Une ambition hors-frontière sera sans doute nécessaire pour atteindre les objectifs à long terme de l’entreprise : plus de 7200 chantiers réalisés et 1,8 millions de tonnes de matériaux réemployés.  

Emmanuel Lanoe
Emmanuel Lanoe Rédacteur Web