Céline Lazorthes [Résilience et Leetchi] : "l’enjeu est de comprendre pourquoi on admire les hommes qui réussissent alors qu’on déteste les femmes dans le même cas"

Céline Lazorthes, fondatrice et CEO de Résilience, plateforme destinée aux patients atteints de cancer pour améliorer leur prise en charge, est également la fondatrice des plateformes Leetchi et Mangopay. Elle revient dans cet entretien sur l’état des lieux et sur les barrières auxquelles les femmes font aujourd’hui encore face dans leurs aventures entrepreneuriales.

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Céline Lazorthes

Big média : Quelle analyse portez-vous à l’image de l’entrepreneuriat, vue par l’opinion publique comme méritocratique, alors que les études montrent plutôt que le genre, l’origine sociale et territoriale, et le réseau dont on dispose jouent beaucoup ?

Céline Lazorthes : L’entrepreneuriat garde aujourd’hui une image très méritocratique dans l’opinion publique, celle d’un monde où il suffit de vouloir pour pouvoir. Pourtant, les analyses dont nous disposons nous montrent plutôt que le genre, l’origine sociale ou territoriale, et le réseau dont on dispose jouent beaucoup. Le nombre de femmes dans le secteur de l’entrepreneuriat reste assez réduit aujourd’hui. Nous le mesurons avec différents baromètres que nous réalisons avec le collectif SISTA : en Europe, une femme fait partie des membres fondateurs dans moins d’une startup sur quatre. Les barrières sont effectivement nombreuses : elles sont à la fois systémiques et forment un cercle vicieux. Quand une communauté n’est pas suffisamment représentée, ses besoins, attentes et spécificités ne sont pas suffisamment pris en compte. Il y a des effets de seuils : tant qu’on n’atteindra pas 30 % de femmes entrepreneures, leurs besoins et problématiques ne seront pas écoutés. Cette réalité, on la voit bien dans le monde du financement qui reste largement composé d’hommes issus des grandes écoles, aux profils et aux parcours similaires. Et je n’ai rien contre eux : mais ils vont mécaniquement financer des porteurs de projet qui leur ressemblent. Cet entre-soi, on l’observe aussi dans les incubateurs, les écoles, et à de nombreux endroits dans notre écosystème.

BM : Comment avez-vous intégré ces enjeux de la place des femmes dans votre parcours de créatrice d’entreprises ?

CL : C’est toujours difficile de répondre à cette question parce que je n’ai pas de passé d’homme pour comparer ! Toutefois, ce que disent les chiffres, c’est qu’il y a un biais qui se matérialise par une plus faible présence des femmes dans le monde entrepreneurial induit par l’entre-soi. J’ai évidemment fait face à du sexisme à différents niveaux, expériences, etc. et pas seulement de la part des hommes. Je raconte souvent cette histoire lorsqu’un fonds m’avait demandé d’intervenir lors d’un événement. J’étais dans la salle et au moment de démarrer, une femme était venue me demander de faire rapidement rentrer tout le monde dans la salle en pensant que j’étais agente d’accueil dans la salle. J’ai donc fait rentrer tout le monde avant de monter sur scène, elle était un peu surprise. Moi aussi ! Je pense que c’est aussi l’importance d’avoir des role model qui montrent que c’est possible, même si ce sont des choses qui commencent à être déjà faites aujourd’hui.

"Moins il y a de femmes et plus l’entre-soi se perpétue"

BM : Pouvez-vous revenir sur les raisons qui vous ont poussé à cofonder le collectif SISTA ?

CL : Avec Tatiana Jama (cofondatrice du collectif SISTA, et fondatrice du Sista Fund, NDLR), nous étions souvent sollicitées par des femmes après avoir revendu notre première entreprise pour investir dans leurs projets. Elles avaient plus de mal à lever des fonds que les hommes. Nous, les femmes entrepreneures, avions moins de biais que les hommes à l’égard des projets portés par des femmes au moment d’investir, nous finançons donc plus de projets portés par des femmes. Comme les preuves passent par les chiffres, nous réalisons depuis quatre ans un baromètre européen avec le Boston Consulting Group (BCG) sur les femmes dans l’entrepreneuriat. Il prouve chaque année qu’il y a un problème systémique.

Nous entendions par ailleurs souvent qu’il fallait donner du pouvoir aux femmes, pour qu'elles osent davantage. Mais nous, ce que nous constatons, c’est que le problème vient d’un système et non pas de l’individu. Malheureusement, cette difficulté touche toutes les strates de la société. Mon fils de quatre ans, pourtant éduqué par une mère féministe et dans une école plutôt équilibrée entre les filles et les garçons, a quand même des biais sexistes parce que toute la société lui renvoie. La difficulté est aussi-là, sur l’éducation, les mentalités et les représentations. Moins il y a de femmes et plus l’entre-soi se perpétue, mais ce serait aussi vrai si le déséquilibre était inverse : c’est un problème de représentation d’une communauté. Il faut être très vigilant, avec des processus de recrutement non-genrés, prendre toujours les individus les moins représentés dans la structure à compétence égale, avoir des instances types CSE, RH, audit externe pour s’assurer une égalité sur le salaire et les évolutions de salaire, etc.

BM : Quel regard portez-vous sur les dispositifs et structures associatives qui se sont constitués pour accompagner l’entrepreneuriat féminin ?

CL : Ce sont des dispositifs nécessaires. Je crois beaucoup aux espaces de non-mixité. Les différents lieux de networking que j’ai connus sont utiles. Parfois toutefois, la culture de l’ambition est un sujet qui est oublié alors qu’il doit être éduqué et encouragé, cela fait partie des objectifs de SISTA pour montrer que la puissance, le pouvoir, l’ambition est aussi possible chez les femmes. On veut éviter le biais du regard sur les structures créées par des femmes et qui seraient plus faibles. On observe un biais qui reste solide où les femmes ambitieuses ont une image très négative contrairement aux hommes. C’est ce que plusieurs études d’Harvard ont mis en évidence, et l’enjeu est de comprendre pourquoi on admire les hommes qui réussissent alors qu’on déteste les femmes dans le même cas. Il faut beaucoup déconstruire ces représentations. Si on a conscience de nos biais, on a un peu plus de chance de pouvoir agir dessus.

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