Le recrutement sans CV peut-il devenir la norme ?

Dans un contexte de pénurie de main d’œuvre, le recrutement sans CV attire de plus en plus d’entreprises. Laurent Arnaud, cofondateur de Jenesuispasuncv et Stéphane Deroeux, fondateur de Welljob détaillent les enjeux et avantages de cette nouvelle méthode.

  • 06 février 2023
  • Temps de lecture: 5 min
recrutement sans cv

En moyenne, un recruteur passe moins d’une minute sur un CV. « Ça l’oriente forcément à devoir cocher des cases et cibler prioritairement des personnes ayant déjà eu une expérience similaire », indique Laurent Arnaud, cofondateur de la plateforme Jenesuispasuncv. A travers la revendication que porte le nom de son entreprise, l’entrepreneur critique un modèle de recrutement qui favorise un cloisonnement du marché de l’emploi et peu d’opportunités de reconversion professionnelle. Il propose à la place de valoriser les compétences plutôt que l’expérience.

Dans un contexte où les recruteurs doivent se réinventer pour attirer et fidéliser les talents, le recrutement sans CV devient un nouveau modèle en vogue. S’il apparaît comme une solution alternative pour recruter à des postes peu qualifiés, qui représentent le plus gros volume d’embauche pour les entreprises, il pourrait se généraliser à une majorité d’emploi.

« Le CV donne des a priori sur les candidats »

Aujourd’hui, plusieurs sociétés élaborent différentes méthodes pour remplacer le CV et inverser les rapports de force entre recruteurs et candidats. A travers Jenesuispasuncv, les postulants remplissent leur profil en y décrivant leurs expériences, que la plateforme transforme en compétences. Ce sont ensuite aux entreprises de les contacter en fonction de leurs besoins. « Dans la même journée on peut être sollicité par des sociétés de différents secteurs et pour divers métiers. Ces opportunités viennent à vous dans une logique de reconnaissance et de considération », affirme Laurent Arnaud.

Stéphane Deroeux, fondateur de Welljob, un réseau d’agence d’emploi partout en France, a lui aussi imaginé une solution de recrutement sans CV. Des bornes installées dans les gares, les aéroports ou encore les centres commerciaux, permettent à n’importe qui de postuler en moins de deux minutes à des postes dans la grande distribution ou la manutention. « Ces sociétés ont constamment besoin d’embaucher. Et c'est parmi leurs propres clients de proximité qu'elles trouvent bien souvent leurs nouvelles recrues ». A travers ces bornes, les candidats doivent simplement répondre à des questions définies et utiles pour l’employeur. « Par exemple, ADP (Aéroport de Paris), pose des questions sur le travail le weekend ou encore de nuit ».

Si chacun adopte une stratégie différente, Stéphane Deroeux et Laurent Arnaud partagent tous deux le même constat : « Le CV donne des a priori sur les candidats ». Le fondateur de Welljob l'illustre à travers son parcours personnel. « Avant d’entreprendre, j’avais été recruté sans CV, et heureusement ! Si je l’avais présenté, je n’aurais jamais eu le poste ». Pour le dirigeant de Jenesuispasuncv, il représente « une appréciation du potentiel d’une personne dans le rétroviseur de ses expériences passées ».

Elizabeth Amado, responsable mobilité interne et recrutement du groupe Apicil, une mutuelle pour particuliers et professionnels, témoigne avoir, depuis septembre 2022, embauché trois personnes sans CV, à des postes de gestionnaires de contrats d’assurance et de conseillers vente à distance. « Ça lève certains freins et a priori. On va plus rapidement chercher à savoir ce qu’un candidat sait faire plutôt que ce qu’il a fait ». La responsable souhaite généraliser cette pratique au sein de son entreprise et pour tout type de postes. « Nous envisageons de recruter des managers grâce à cette méthode. »

Le CV est mort, vive le CV ?

Les deux défenseurs de l’alternative au CV sont unanimes : cette pratique peut s’étendre à une majorité de métiers. « Seul ceux considérés comme techniques et qui nécessitent des connaissances bien précises, comme chirurgien, avocat, ingénieur, etc. ne sont pas concernés ». Un sentiment partagé par Elizabet Amado qui ne souhaite pas étendre cette méthode pour des postes d’actuaires par exemple. Stéphane Deroeux, le fondateur de Welljob, estime que même pour ces emplois, « le CV n’a d’intérêt que de justifier un diplôme ».

Aujourd’hui, les entreprises font face à des pénuries d’embauche qui favorisent l’émergence de nouveaux modes de recrutement. Au-delà d’un effet de mode, Laurent Arnaud y voit une tendance de fond où la jeune génération remet en question le rapport au travail ainsi qu’entre recruteurs et recrutés. « Les candidats rejettent de plus en plus ce système qui n’a pas évolué depuis la nuit des temps ». Pôle emploi estime qu’en moyenne, les jeunes actifs changeront 13 à 15 fois d’emploi dans leur vie. Selon une étude réalisée par BVA Opinion en 2022, seuls 31 % d’entre eux envisagent de faire de leur première expérience professionnelle « la carrière d'une vie ». Ils sont même 44 % à imaginer du changement à l'issue de leurs 3 à 5 premières années de travail.  En ce sens, Stéphane Deroeux, le fondateur de Welljob, estime qu’aujourd’hui « juger une personne sur son expérience et sa stabilité n’a plus d’intérêt. Il faut privilégier la motivation, les compétences et le savoir-être ».

Si le CV est aujourd’hui remis en question, Laurent Arnaud, cofondateur de Jenesuispasuncv ne prône pas pour autant sa fin. « On critique son usage dans un moment très précis qui est la présélection des candidatures et uniquement à ce moment-là. Il reste un élément très structurant pour les postulants lors des entretiens pour se présenter et avoir des points de repères ».

La responsable mobilité interne et recrutement chez Apicil, rappelle quant à elle qu’adopter ce type de méthode demande aux recruteurs de s’y former. Pour autant, au sein de son groupe, « de plus en plus de managers veulent s’essayer au sans CV ».