Pascale Senellart-Mardon (Quandela) : « L’absence d’arrogance est un gage de notre réussite dans le quantique »

En 2017, Pascale Senellart-Mardon co-fonde Quandela, start-up spécialisée dans le développement d’ordinateurs quantiques dits photoniques. La directrice de recherche au CNRS était sur la scène du Bang le 5 octobre dernier lors de Big 2023 pour évoquer la fierté que lui inspire cette jeune pousse du quantique. 

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Pascale Senellart-Mardon, co-fondatrice de Quandela

De fil en aiguille, Quandela confirme son statut d’acteur majeur du calcul quantique. Pas plus tard que le 18 mars dernier, le géant français du cloud et de l’hébergement sur serveur OVHcloud inaugurait son tout premier ordinateur quantique, baptisé MosaiQ, confectionné par… Quandela.  

Avec cette première commande d’ordinateur quantique – la start-up a inauguré sa première usine à Massy en juin dernier en présence, entre autres, du prix Nobel de Physique Alain Aspect et de Nicolas Dufourcq (Bpifrance étant l’un des investisseurs historiques de la start-up) –, Quandela confirme son développement fulgurant. Après avoir levé pas moins de 50 millions en 2023, la start-up devrait rapidement augmenter la cadence et prévoit déjà de s’exporter à l’international.  

« Je suis devant vous comme entrepreneure et chercheure au CNRS ». Telle est la double casquette arborée fièrement sur la scène du Bang par Pascale Senellart-Mardon, co-fondatrice de l’entreprise aux côtés de ses confrères Valérian Giesz et Niccolo Somaschi, au moment d’évoquer la fierté que lui inspire le succès de Quandela. 

Calcul quantique, un marché colossal

Fondée en 2017 à l’initiative de ce trio de chercheurs au C2N (Centre de Nanosciences et de Nanotechnologies), Quandela a démarré son activité à une époque où les investisseurs étaient encore peu conscients des potentialités de l’information quantique. Beaucoup de choses ont bougé depuis, au point que le marché pourrait peser entre 450 et 850 milliards de dollars d’ici 2040 (chiffres Boston Consulting Group). En France, plus d’une vingtaine de startups ont vu le jour dans ce secteur au cours des dernières années, sous l’impulsion du Plan Deeptech et du « plan quantique français » annoncé en 2021 (1,8 milliard d’euros sur cinq ans). 

 

Quandela est un des premiers acteurs européens à rendre un ordinateur quantique accessible sur le cloud 

L’idée du trio de chercheurs était avant tout de pouvoir commercialiser, au-delà du seul champ académique, des composants dits « photoniques » - en référence à une technologie qui s’appuie sur les photons (à travers l’utilisation de lasers, par exemple), là où à l’inverse l’électronique travaille avec des électrons – et ainsi « soutenir le développement des technologies quantiques », souligne la co-fondatrice de Quandela.  

« Quand on pense à tout ce que le laser a révolutionné dans notre quotidien, que ce soit l’internet haut débit ou la chirurgie, on s’est dit qu’un composant capable d’émettre de la lumière photon par photon aurait un rôle similaire à jouer dans la deuxième révolution quantique », confesse Pascale Senellart-Mardon. « Il s’agit par exemple de réaliser des communications extrêmement sécurisées, ou de développer un ordinateur aux capacités de calcul inégalables ». Une fois rendue possible, qui se priverait d’une telle technologie ? 

En 2020, la start-up décide donc de se lancer dans la fabrication de son propre ordinateur quantique. « Deux ans après nous mettions, en six mois seulement, notre premier prototype sur le cloud » : dans le sillage d’une autre start-up française du secteur comme Pasqal, Quandela peut en effet se targuer d’être un des premiers acteurs européens à avoir rendu son ordinateur quantique accessible à ses clients via le cloud. 

De la recherche à l’entreprise, une seule et même fierté  

Lorsqu’on demande ainsi à la co-fondatrice de Quandela ce que lui évoque le thème retenu pour Big 2023 - la fierté - une flopée d’images lui viennent en tête, comme « lorsque l’objet de laboratoire est devenu un produit, quand les premiers clients ont pu réaliser des calculs quantiques qu’ils ne pouvaient pas faire avant (…) », une longue liste de satisfactions « que les fondateurs d’entreprises peuvent ressentir quand leurs équipes s’emparent d’un projet, le transforment et le bonifient ».   

« L’absence totale d’arrogance est une caractéristique forte des personnes avec lesquelles j’ai construit mon parcours, aussi bien au CNRS que chez Quandela », affirme la physicienne, reconnaissant que fierté peut parfois rimer avec arrogance dans le monde de la recherche comme dans la sphère entrepreneuriale. Mais visiblement, cette dernière s’est bien entourée : « Je travaille avec des personnes brillantes qui n’ont jamais le moindre sentiment de supériorité. En sciences, on a coutume de dire que plus on en sait, moins on en sait. Et c’est sans doute encore plus vrai dans le quantique ! ». 

Difficile de ne pas y voir une certaine éthique propre à la recherche scientifique, laquelle semble à la fois constituer une valeur fondamentale et un moteur dans l’activité de Quandela. « Je pense que peu réalisent l’inconfort inhérent à cette profession », souligne Pascale Senellart-Mardon. « En voulant pousser la connaissance plus loin, le chercheur se met en position quotidienne de réaliser l’immensité de ce qu’il ne sait pas. Qu’il faille donner des moyens suffisants à ces aventuriers me paraît être le minimum », défend-t-elle avec conviction. 

Chez Quandela, l’humilité du chercheur rassure les partenaires et les clients   

Tout en poursuivant son travail de recherche et ses enseignements, Pascale Senellart-Mardon a découvert avec l’entrepreneuriat « la sensation grisante de faire quelque chose d’unique, mais aussi le stress quotidien des fondateurs », confie-t-elle. « Dans les deux cas, j’observe que l’intelligence et la dynamique collective peuvent être source d’une fierté immense dont les équipes peuvent se nourrir. Je suis intimement convaincue que la fierté bien positionnée est une puissance bien plus grande que l’arrogance ».  

En dépit de l’immensité de la tâche à accomplir et de la progression exponentielle dans le champ du calcul quantique, la membre de l’Académie des Sciences demeure convaincue que c’est en portant l’humilité inhérente à l’esprit scientifique que la start-up pourra s’inscrire durablement dans la course du quantique. « Cette humilité nous conduit à ne pas griller d’étapes essentielles, quand certains de nos concurrents sont tentés de le faire (…) et nous permet de gagner la confiance de nos partenaires », à l’instar, donc, de Bpifrance.  

Le quantique, une porte ouverte vers les marchés internationaux 

Après avoir livré son premier ordinateur quantique à OVHcloud, Quandela ne compte évidemment pas s’arrêter en si bon chemin et prévoit d’en produire, a minima, trois nouveaux cette année. A l’international, la start-up ambitionne de pénétrer les marchés nord-américains et asiatiques, par exemple en Corée du Sud. « Nos ambitions sont certes immenses, mais l’absence d’arrogance est un gage de notre réussite », note Pascale Senellart-Mardon. Avant de conclure : « Nos équipes peuvent se féliciter d’avoir le meilleur moteur qui soit : la fierté du travail déjà accompli ».  

Felix Tardieu
Felix Tardieu Rédacteur Web