Poietis, la deeptech qui développe l'impression 3D de tissus humains

Depuis 2014, la deeptech bordelaise Poietis développe un procédé de bio-impression de tissus humains, et ambitionne désormais d’étendre son spectre au cartilage et même au cerveau. Aujourd'hui rentable grâce à une organisation hybride, mêlant ingénieurs et scientifiques, l'entreprise est en passe de commercialiser son innovation afin de la rendre accessible dans tous les hôpitaux et centres de soins. 

  • Temps de lecture: 5 min
poietis

Si pour vous, fabriquer de la peau, des oreilles ou même un nez grâce une imprimante 3D relève plus de la science-fiction que de la réalité, préparez-vous à revoir votre copie. Associant impression 3D et ingénierie tissulaire, la bio-impression est devenue l’une des technologies les plus prometteuses du domaine médical, notamment dans la reconstruction de tissus. « Aujourd’hui encore, lorsqu’on doit effectuer une autogreffe sur un grand brûlé par exemple, on prélève de la peau sur une autre partie de son corps puis, selon la surface à recouvrir, on l’étend par le biais d’une technique de mise en filet qui peut tripler voire quadrupler sa taille initiale. Un procédé efficace certes, mais qui ne permet pas de couvrir de grandes surfaces », détaille Fabien Guillemot, président et directeur scientifique de la deeptech Poietis. Si l’expert pointe du doigt les limites de l’autogreffe, c’est justement parce que sa solution se positionne comme une alternative à ce procédé chirurgical.   

La bio impression : une révolution dans le secteur médical 

En 2003, un chercheur américain publie des premiers travaux sur la bio-impression après avoir détourné une imprimante de bureau afin qu’elle édite des cellules. Petit à petit, des recherches du même type commencent à émerger aux quatre coins du monde, notamment en France. Au sein de l’INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale) de Bordeaux, un groupe de chercheurs développe un projet permettant d’éditer, via l’impression laser, des cellules et des tissus à partir de la peau du patient. « À l’époque, on ne parlait même pas de bio-impression, ou même d’impression. On parlait plutôt de transfert d’éléments biologiques par laser. », raconte le fondateur de Poietis. « On a aussi pu tirer profit des technologies d’impression 3D qui sont devenues de plus en plus présentes dans l’univers technologique ». Entre 2011 et 2012, le chercheur et son équipe imaginent une façon de valoriser cette technologie afin de la rendre commercialisable. Deux ans plus tard, Fabien Guillemot et son associé Bruno Buisson lancent Poietis.  

Si, dans un premier temps, l’entreprise se positionne sur le secteur de la recherche dermo-cosmétique par le biais de partenariats avec de grands comptes comme L’Oréal, elle prend progressivement un virage qui l’amènera, en 2020, à se concentrer uniquement sur des applications thérapeutiques. « En parallèle, on a également décidé de travailler sur la commercialisation de notre imprimante 3D, car la technologie était devenue assez mature pour être mise entre les mains de tiers. », affirme Fabien Guillemot. Récemment, c’est l'hôpital de la Conception de Marseille qui s’est doté du système de bio-impression 4D multimodal de Poietis. Prénommée NGB (Next-Génération Bioprinting), cette technologie offre la possibilité aux ingénieurs tissulaires, aux chercheurs et aux biologistes de s’affranchir des limites des technologies de bio-impression conventionnelles en permettant de contrôler précisément le positionnement des cellules et des biomatériaux et de là la fonctionnalité des tissus biologiques : une « véritable révolution ».   

« Imprimer des organes, c’est un peu comme aller sur Mars » 

« Le plus complexe dans la réalisation de ce produit a été l’organisation même de l’entreprise. », raconte le dirigeant. Composée de biologistes, de pharmaciens et de professionnels de l’ingénierie mécanique et des technologies laser, l’équipe de Poietis fait travailler de concert des métiers qui d’ordinaire n’échangent pas ensemble. Les différents corps de métier interagissent à plusieurs étapes des projets. De façon schématique, les biologistes interviennent tout d'abord pour exprimer aux développeurs de la technologie leurs besoins et contraintes. En retour, ils deviennent les bêta testeurs des solutions technologiques développées. « Cette organisation nous permet d'accélérer les développements technologiques ainsi que les développements applicatifs ». Une particularité dans son organisation qui peut pourtant être perçue, notamment par des investisseurs, comme trop complexe à gérer d’autant plus qu’elle découle sur un modèle économique hybride où Poietis est à la fois développeur d’équipement et développeur d’application. « Au regard des commandes enregistrées et des discussions en cours, nous avons bon espoir d'atteindre la rentabilité dès cette année. Dit autrement, notre stratégie revient à celle d'une PME qui doit vivre de l'argent de ses clients ! Les besoins financiers à court terme concernent donc plutôt la gestion du BFR et des dépenses d'industrialisation. Le cash ainsi généré devrait nous permettre de financer au moins pour partie les développements à visée clinique ». Un schéma qui, selon le dirigeant, permettra de rendre encore plus efficaces les leviers d'accélération que l’entreprise mobilisera dans le futur. 

Avec une technologie, aujourd’hui mature, qui permet la production d’une peau imprimée en 3D en trois semaines, l’objectif du chercheur et de son équipe est désormais de réussir à obtenir, avec des prélèvement toujours plus petit (trois à quatre centimètres carrés à l’heure actuelle), des surfaces au moins dix fois supérieures.  
Actuellement en passe de démarrer des études cliniques, et avec déjà près de 2 millions de commandes de bio-imprimantes NGB-R et NGB-C en Europe et aux Etats-Unis de la part de centres de thérapie cellulaire et de laboratoires de recherche, Poietis espère obtenir les mêmes résultats d’intégration sur patients que ceux réalisés suite à une autogreffe. Un travail que la deeptech mène en parallèle de projets tels qu’un patch cardiaque, de la production de cartilage mais également l’impression de mini-cerveaux. Un projet qui, s’il alimente les fantasmes, est encore loin d’être une réalité, comme le rappelle le scientifique. « Encore aujourd’hui, il est difficile de dire quand on pourra imprimer des organes tels qu’un cœur ou un rein qui sont des machineries extrêmement complexes. Oui, des chercheurs travaillent sur l’impression de vaisseaux sanguins ou de cornées, mais c’est encore en phase d’étude. », rappelle Fabien Guillemot. « Imprimer des organes, c’est un peu comme aller sur Mars, c’est la perspective finale. Mais avant ça - et grâce à cette perspective - on va développer d’autres solutions intermédiaires qui porteront sur la fabrication de tissus ou d’une partie de ces organes, qui permettront de les réparer ».  

mélanie
Mélanie Bruxer Rédactrice web