Le Pavé : d’un projet étudiant à fournisseur des Jeux Olympiques

Au départ, quatre étudiants en architecture conscients de l’empreinte carbone démesurée du BTP et de l’omniprésence des déchets plastiques dans notre quotidien. A l’arrivée, une jeune pousse à l’origine de 11 000 sièges recyclés en vue des Jeux Olympiques de Paris 2024 et qui ambitionne de devenir la championne européenne des matériaux renouvelables. Enrichi par le témoignage de son co-fondateur et PDG, Marius Hamelot, Big média brosse le portrait d’une start-up qui garde les pieds sur terre. 

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Marius Hamelot, co-fondateur et PDG du Pavé ©Roxane Montaron / Les Canaux
Marius Hamelot, co-fondateur et PDG du Pavé ©Roxane Montaron / Les Canaux

A lui seul, le secteur du bâtiment concentre 23 % des émissions de gaz à effet de serre en France et 37 % dans le monde d’après le programme pour l’environnement de l’ONU1. Son bilan carbone s’élevait, en 2021, à 43,8 millions de tonnes de CO2, d’après l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE). Une problématique à laquelle n’est pas étranger Marius Hamelot, co-fondateur de la start-up Le Pavé. Ancien étudiant à l’Ecole nationale supérieure d’architecture de Versailles (Yvelines), il planche avec trois autres camarades, en 2016, sur un projet de construction d’un campus scolaire en Afrique de l'Est à partir des ressources locales. Ces derniers constatent alors de leurs propres yeux la pollution générée par le bâtiment et ses matériaux (béton, verre, métal, qui sont utilisés partout), très coûteux en matières premières. « Même en utilisant du bois, en tant qu’architecte, j’étais incapable de déterminer si mon impact environnemental était positif ou négatif, confie-t-il. Ce sont les mêmes procédés de fabrication à Dakar comme à Paris alors que les ressources locales, les climats et les cultures ne sont pas du tout les mêmes. Cette incohérence architecturale était notre premier constat. » D’autre part, les quatre étudiants s’alarment de l’omniprésence des déchets plastiques et du manque cruel de solutions pour les recycler. « Si ce sont des matériaux cohérents par rapport à leur époque qui manquent à l’architecture, pourquoi ne pas utiliser des ressources disponibles en très grande quantité, comme les déchets, pour en faire les matériaux de demain ? », constate le co-fondateur du Pavé. 

 

La création d’un matériau d’éco-construction polyvalent fait à 100 % de plastique recyclé  

Le groupe d’étudiants se met aussitôt à l’action en commençant par fouiller les poubelles autour de leur école. « On s’est rendu compte qu’on pouvait très facilement transformer le plastique. » Avec un four à pizza, la toute jeune association commence par produire de petits pavés à partir des déchets plastiques collectés. « On a eu la chance de remporter le prix Gabriel de Live for Good, qui favorise l’entrepreneuriat chez les jeunes de moins de 30 ans. Ça nous a permis d’opérer la transition entre notre projet de fin d’études et ce qui allait bientôt ressembler à une entreprise », raconte Marius Hamelot. En 2018, il co-fonde finalement Le Pavé (ex SasMinimum) aux côtés de Jim Pasquet, ami d’enfance expérimenté dans la sphère associative, convaincus qu’il faut en passer par l’entreprise pour pouvoir maximiser leur impact. « L’entreprise a ce pouvoir d’impact et d’indépendance que n’ont pas d’autres structures, reconnaît-il. Notre volonté n’a jamais été de créer une entreprise pour créer une entreprise, mais de voir si on avait la capacité de réinventer les matériaux de demain et de faire en sorte que ceux-ci soient adaptés aux enjeux sociaux et environnementaux. »  

Le matériau mis au point par la start-up, la SoftSurface™, se décline aujourd’hui sous forme de panneaux de différentes épaisseurs et composés à 100 % de déchets plastiques, triés et broyés au préalable par des partenaires recycleurs. Le Pavé réemploie deux types de plastiques pour ce faire, du PEHD (bouteilles de shampoing, bouchons de bouteilles, etc.), plutôt souple, ou du polystyrène (à partir de gros électroménager, frigos, etc.), plus rigide. Les deux « sont intéressants car ils ressemblent un peu à la pierre », note Marius Hamelot. Tout en étant hydrofuges et résistants, ceux-ci présentent l’avantage d’être travaillés avec les mêmes outils que le bois et peuvent y compris être thermoformés. Un matériau éco-conçu et polyvalent qui permet de réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre dans le secteur du bâtiment, puisque la production de 100 m2 de panneaux estampillés Le Pavé permet, avec le recyclage d’une tonne de déchets plastiques, d’éviter l’émission de pas moins de 1500 kg de Co2. Or, avec sa nouvelle usine inaugurée en début d’année à Allériot (Saône-et-Loire), la start-up aura la capacité de convertir pas moins de 1 400 tonnes de plastique en panneaux, soit le double du volume de plastique recyclé en 2023. 

Pour se faire une place dans le secteur du recyclage, Le Pavé a mis au point son propre procédé industriel 

Comment, partie d’un projet étudiant, la jeune pousse est-elle parvenue à se hisser à l’échelle industrielle ? « En France, il y a heureusement des dispositifs qui permettent de faire émerger des projets du stade d’idée à celui de start-up, relève Marius Hamelot. Dès le début, on était sur un projet industriel et c’était un peu compliqué de défendre l’innovation en tant qu’étudiants face à des multinationales. Mais on a eu la chance d’être accompagnés à chaque étape de notre développement. » Grâce à des initiatives privées telles que Live for Good, des business angels et des banques, ainsi que des structures publiques tels que l’ADEME et Bpifrance, la start-up basée à Aubervilliers a pu « gagner en crédibilité et passer d’un four à pizza à une usine automatisée conforme à ce qui se fait de mieux dans l’industrie à l’échelle mondiale, déclare le co-fondateur. Ces initiatives nous ont permis de maintenir nos engagements et notre ambition de croissance rapide sur une échelle de temps industrielle. » 

Aujourd’hui, Le Pavé a réalisé plus de 1 700 projets et son savoir-faire s’invite jusque sur les murs de la salle de sports de l’Elysée. Mais la route pour y parvenir a été pavée – c’est le cas de le dire – d’embûches. « Un secteur comme le recyclage n’est pas du tout à l’échelle de l’étudiant qui veut créer sa boîte », affirme l’entrepreneur. La toute jeune entreprise profite du peu d’acteurs émergents dans le secteur pour s’insérer sur le marché. « On était des ovnis à l’époque, avoue-t-il. Ça n’a pas été facile de structurer notre chaîne d’approvisionnement. La filière du recyclage comporte beaucoup d’acteurs et demeure assez opaque. » Un des premiers défis auxquels fait face Le Pavé concerne alors son positionnement sur le secteur. « Il fallait qu’on défende un vrai projet industriel. Autrement ça n’aurait été que du greenwashing. » Sa chaîne d’approvisionnement une fois esquissée, la start-up, du fait de son effectif réduit, cherche à sous-traiter la production de son matériau. « On est allé à la rencontre de 200 industriels de la plasturgie partout en France, confie Marius Hamelot. Malheureusement leurs outils n’étaient pas du tout adaptés et on a dû inventer le procédé industriel alors que ce n’était pas notre objectif de départ. » Le co-fondateur ne cache pas non plus les difficultés inhérentes d’un marché du bâtiment qui, en termes de temporalité, « n’est pas forcément compatible aux enjeux de croissance d’une start-up », d’autant que celle-ci mise dès le départ sur une économie circulaire. 

Les JO, un tremplin pour une start-up innovante et engagée dans la décarbonation 

Les Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024, que Marius Hamelot et son associé avaient à vrai dire en ligne de mire dès la création de leur société, vont constituer un véritable accélérateur de croissance. Un an à peine après sa création, Le Pavé est contacté par Bouygues, qui confie à la jeune entreprise la livraison de sièges pour ses contrats de construction de la future piscine olympique et l’Adidas Arena de la Porte de la Chapelle. Un challenge de taille qui pousse cette dernière à augmenter les effectifs de son usine d’Aubervilliers, en passant, entre autres, par des boîtes d’intérim spécialistes de l’insertion comme Ares et Passerelles. Au total, la start-up a livré 11 000 sièges, dont 8 000 pour l’enceinte de l’Adidas Arena – où Bpifrance organise le 5 juin 2024 la toute première édition Sport Définition, le rassemblement du sport business en France – et le reste pour le Centre aquatique olympique, soit un total de 100 tonnes de déchets plastiques recyclés (issus presque exclusivement d’Île-de-France). Plus récemment, le comité d’organisation des Jeux a annoncé avoir travaillé une nouvelle fois avec Le Pavé, cette fois pour le design des podiums olympiques, projet pour lequel pas moins de 40 tonnes de plastique ont été recyclées dans leur usine d’Aubervilliers. 

« En tant que start-up, on se projette généralement sur des horizons assez courts, à trois ou six mois. Or il a fallu imaginer jusqu’où l’on serait en mesure de porter l’entreprise en 2024 », confie le PDG. Après avoir fait le tour des équipementiers, la start-up réussit à embarquer un industriel – Master Industrie – dans le codéveloppement des sièges. « Ça a été un cap important, un label pour gagner en crédibilité et engager des partenaires dans notre projet », ajoute Marius Hamelot. La start-up développe une dizaine de prototypes, avant enfin de lancer la production des sièges en vue des JO. « Grâce à cet objectif nous avons pu d’atteindre un seuil vers d’autres projets d’envergure (…) Jusqu’à la livraison, ça nous a permis de rayonner à l’échelle nationale et j’ai l’impression qu’on est à présent à un point de bascule vers l’international grâce aux Jeux Olympiques ». Une visibilité qui coïncide aujourd’hui avec le lancement d’une nouvelle usine en Bourgogne et l’augmentation substantielle de la capacité de production du Pavé. 

Elargir les principes de l’économie circulaire au secteur du BTP 

L’entreprise compte aujourd’hui 35 salariés dans ses rangs, mais ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Son ambition ? Être tout simplement le champion européen des matériaux durables. Et ça semble plutôt bien parti, compte tenu de la polyvalence de la start-up, qui produit aussi bien des manches à couteau pour la marque française Jean Dubost que du mobilier, des objets, des comptoirs pour des boutiques (Sonia Rykiel, Oh my cream, Faguo, etc), tout en répondant à la commande publique et ses enjeux environnementaux. Ses panneaux ont par exemple été sélectionnés pour les plans de cuisine de 15 000 logements du Ministère des Armées, rénovés par Eiffage. Mais tout en rêvant de s’exporter à l’international, Marius Hamelot insiste sur l’ancrage local de sa solution industrielle. « Notre volonté n’est pas de créer une méga-usine, mais plutôt d’étendre notre impact sur les territoires en implantant des usines à l’échelle de ces derniers, argue-t-il. Ce qu’on essaye de défendre, c’est une nouvelle industrie décentralisée qui va s’appuyer sur des nouvelles technologies comme le digital pour avoir les mêmes performances que des méga-usines centralisées, mais avec un système qui crée beaucoup plus d’impact sur les territoires – que ce soit en termes d’emploi, de valorisation des déchets, de sensibilisation des acteurs ou de productivité. » 

Le Pavé veut aujourd’hui aller plus loin que la SoftSurface™. Fidèle à la mission qu’elle s’est fixée, la start-up envisage de recycler « des déchets encore plus complexes » et d’étendre ses « opportunités de marchés en proposant d’autres matériaux ». Toucher le secteur du BTP est notamment une de leurs ambitions. Deux autres gammes sont en en cours de développement, plus minérale pour l’une et l’autre ressemblant plus au bois, nécessitant la mise en place d’une nouvelle unité de production dédiée. « On essaie de créer des modèles économiques adaptés aux enjeux du monde de demain. Ce qui nous motive, c’est de créer une entreprise durable », déclare l’entrepreneur. L’entreprise continue ainsi de consacrer une bonne partie de son chiffre d’affaires à la recherche et au développement de nouveaux matériaux, en adéquation avec les enjeux de transition énergétique et écologique. « L’entrepreneuriat, pour moi, poursuit Marius Hamelot, c’est être dans le concret. Définir un cap, essayer et refaire. Si je devais donner un conseil aux entrepreneurs de demain, c’est de ne pas avoir peur de ses idées et de ne pas se cloisonner en attendant de pouvoir les tester. » Lui-même envisage son expérience entrepreneuriale comme un apprentissage perpétuel, où mêmes les erreurs sont déterminantes. « L’entrepreneur a ce devoir et ce luxe de profiter de son agilité et de sa légèreté pour pouvoir innover et proposer des solutions. » 

Pour l’anecdote 
Marius Hamelot a l’entrepreneuriat dans la peau : au collège, déjà, il rencontre un premier succès en créant une boîte de réparation d’iPhone. Le jeune entrepreneur dispose de son propre site internet d’achat-revente d’écrans et a déjà derrière la tête une conception engagée de l’entrepreneuriat, en plantant un arbre pour chaque écran vendu. Malheureusement, cette affaire florissante a dû s’interrompre car Marius et ses camarades n’avaient pas encore 16 ans, âge légal pour pouvoir créer une société commerciale… Mais cette première expérience lui fait néanmoins « prendre conscience de la possibilité d’avoir un impact » et le motivera sans doute à mener à bien le projet du Pavé des années plus tard. 

Felix Tardieu

Felix Tardieu

Rédacteur Web