Hydrogène vert : coup de grisou ou vent de fraîcheur ?

Dans l’éventail des solutions pour massifier la décarbonation de nos économies, le développement de l’hydrogène vert offre un potentiel considérable pour endosser une part importante de ce défi. Les soutiens publics sont néanmoins nécessaires pour soutenir une filière coûteuse en phase de développement.  

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Hydrogène vert : coup de grisou ou vent de fraîcheur ?

L’actualité du marché de l’hydrogène peut sembler parfois un peu déroutante. Alors que le groupe Engie annonçait, fin février, le recul de cinq ans de ses objectifs de production d’hydrogène, l’entreprise Lhyfe annonçait pour sa part la construction prochaine d’une usine de production de cent mégawatts d’hydrogène vert près des installations portuaires du Havre, subvention étatique à la clé. La filière française de l'hydrogène est souffrante ou en bonne voie ? Sans surprise, la question mérite un peu de discernement et de bien comprendre l'état d’avancement des acteurs de la filière ainsi que les défis d'une production d'hydrogène respectueuse de l'environnement. 

L’hydrogène doit être d'origine renouvelable pour contribuer à la transition 

Aujourd’hui, la majorité de l’hydrogène est d’origine fossile - gaz naturel, charbon de bois - principalement pour des raisons économiques. Or le défi de la transition énergétique est bien de décarboner nos industries, donc de pivoter vers l’électrification des usages, et une électrification d’origine renouvelable. Différents procédés, comme l'électrolyse de l’eau (qui peut être puisée en mer) ou la pyrogazéification, permettent de produire de l’hydrogène dit “vert”, ce dernier devenant alors un vecteur énergétique, c’est-à-dire un moyen de stocker, transporter et utiliser de l’énergie renouvelable.  

Lhyfe, une licorne en phase d’industrialisation 

Lhyfe est un producteur d’hydrogène vert créé en 2017 et dont la première usine est en exploitation depuis 2021. Ce groupe désormais international a réalisé 1,3 million d’euros de chiffre d’affaires en 2023 (prévisionnel quatre fois supérieur pour 2024) et a aujourd’hui une dizaine d’usines en cours de construction, principalement en Europe de l’Ouest. En mars dernier, l’entreprise a bénéficié d’une aide d’État (et de l’Union européenne) de 149 millions d’euros pour décarboner les industriels qui utilisent de l’hydrogène gris dans le port du Havre. « Ce site pourrait produire jusqu’à 34 tonnes d’hydrogène vert par jour », savoure son fondateur et PDG Matthieu Guesné. « Ce soutien massif de l’État est nécessaire pour faire décoller la filière et développer cette taille de site en France, afin de devenir exportateur de ce savoir-faire. Nous sommes les seuls au monde à savoir produire de l’hydrogène en mer, nous avons également été les premiers à faire de l’hydrogène vert à partir d’énergie éolienne. » 

Car les barrières financières à l’entrée restent massives pour industrialiser la production d’hydrogène. Le site du Havre (100MW à destination principale de l’entreprise Yara) a un coût estimé à plus de 200 millions d’euros. « Ces économies d'échelle vont contribuer à faire baisser le coût de l’hydrogène, affirme le PDG de Lhyfe. Nous ne pouvons pas prendre le risque d’attendre la baisse du coût des électrolyseurs dans les années à venir, à la manière de l’industrie photovoltaïque. La stratégie de l’Europe est d’aider les premiers investissements afin de démarrer cette industrie en France. » 

Lhyfe compte Bpifrance parmi ses partenaires historiques, à plusieurs niveaux : d’abord sur du financement R&D lors d’un premier accompagnement, puis la reconnaissance Deep Tech, avec à la clé une subvention et une avance remboursable pour produire de l’hydrogène issu d’éoliennes. « Nous avons été soutenus sur l’hydrogène offshore également, complète Matthieu Guesné. Plus récemment, Bpifrance a fortement contribué à une dette d’entreprise. C’est unique en Europe d’avoir un investissement par le bras armé de l’État pour soutenir les augmentations de capital et l’innovation. » Conséquence : l’entreprise entre dans sa phase industrielle, où ses projets et ses actifs vont générer de la profitabilité. « Ceci va permettre de prouver la pertinence de notre business model. Il faut que chaque usine produise et soit rentable. L’hydrogène vert est là, quoiqu’on puisse entendre. »  

Fin avril 2024, Lhyfe annonçait la mise en ligne de la première marketplace de l’hydrogène vert, afin de simplifier l’échange de cette molécule, d’offrir un meilleur maillage des territoires et de multiplier les sources d’approvisionnement.  

L’hydrogène vert à partir de déchets agricoles, le pari de Qairos Énergies 

Cet enthousiasme n’est pas unanimement partagé par tous. À d’autres endroits, les financements tardent à arriver, minant les perspectives de développement rapide de petits sites de production. Depuis sa création en 2019, Qairos Énergies (Sarthe) vise à créer des ponts industriels entre l’agriculture et les énergies renouvelables, à travers la valorisation de la biomasse. Concrètement, l’entreprise propose « le déploiement de sites industriels de production de gaz à partir de résidus de chanvre industriels », ainsi que l’explique son fondateur et président Jean Foyer : « Aujourd’hui, un agriculteur est à la fois un consommateur net d’énergie et un producteur de biomasse. Grâce au procédé de pyrogazéification, on peut transformer cette biomasse en énergie. Mais pour que ce soit écologiquement vertueux, il est indispensable que cette biomasse ne soit pas en concurrence avec l’alimentaire, d’où le choix du chanvre, qui possède de nombreux avantages écologiques, industriels et pousse rapidement. » 

Après un accompagnement précoce de Bpifrance dès 2019 - Qairos Énergies fait partie des premiers membres de la communauté du Coq Vert - l’entreprise a investi dans de la R&D pour lancer des « écosystèmes avec des agriculteurs-producteurs, un site de production d’hydrogène sur un territoire et des consommateurs locaux pour utiliser. L’idée c’est d’aller à la pompe et de pouvoir garantir que l’agriculture vienne en soutien à la mobilité. » Une utopie dans le département des 24 Heures du Mans ? Les pouvoirs publics locaux (élus, métropole, région) soutiennent le projet. Mais Jean Foyer déplore l’absence du partenaire le plus important : « L’énergie est un marché captif de l’État, or sans garantie de rachat par ce dernier, ce n’est pas possible de lancer une activité énergétique industrielle. » Et les subventions des Ministères n’arrivent pas, bloquées depuis bientôt cinq ans. 

Selon le Président de Qairos Énergies, la filière ne décolle pas, non pas parce qu’il n’y a pas de volonté de produire, mais parce qu’il faut qu’il y ait un choc d’usage. Or les véhicules à hydrogène prennent du retard. Et l’absence de tarif de rachat de l’hydrogène produit bloque les investisseurs privés. Jean Foyer garde espoir, malgré le licenciement économique des effectifs de Qairos Énergies au fil des mois. Selon lui, sa solution permet à la France d’assurer « une triple souveraineté : alimentaire, énergétique, industrielle. Comment pourrait-on passer à côté ? » 

À l’écoute des acteurs de la filière, on comprend finalement que le réarmement des infrastructures énergétiques et industrielles de la France est un combat générationnel. « Il ne faut pas s’imaginer qu’on va tout changer en quelques jours ou mois et les sites industriels ne vont pas se décarboner en un coup de baguette magique, conclut Matthieu Guesné, PDG de Lhyfe. Aujourd’hui on a l’instantanéité dans le sang, or un site industriel est le fruit de plusieurs dizaines d’années de construction. Nous conduisons un changement profond, mais il faut du temps pour que ces investissements portent leurs fruits. » La filière française de l’hydrogène n’a pas fini de nourrir l’actualité. 

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