Nicolas Dufrêne [Institut Rousseau] : « L’euro numérique, c’est la volonté de retrouver une forme de volontarisme monétaire »

En vue d’un déploiement à partir de 2024, la Banque centrale européenne (BCE) mène des expérimentations autour d’un euro numérique. Prévu pour les paiements de détails, de nombreuses zones d’ombres demeurent.

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Nicolas Dufrêne

Si les Chinois utilisent le e-yuan via leur mobile depuis 2021, les citoyens européens pourraient bientôt leur emboîter le pas avec l’euro numérique. Dans le même temps, des projets similaires de monnaies centrales dématérialisées émergent aux États-Unis, en Suède et même au Cambodge ou aux Bahamas. De son côté, Bruxelles souligne que dématérialiser sa devise répond aux objectifs de contrer le développement des différents cryptoactifs privés, tout en prenant en compte le déclin des paiements en espèces. Or, si le sujet est d’actualité sur les cinq continents, de nombreuses questions subsistent pour le citoyen. Pourquoi se lancer dans un tel projet ? Quels avantages ou risques comporte l’avènement de ces nouvelles devises ? L’euro numérique dépendra-t-il d’une blockchain ? Quel impact pourrait-il avoir sur la lutte contre le blanchiment d’argent et la fraude fiscale ?  

Dans une interview consacrée à Big média, Nicolas Dufrêne, économiste et directeur de l’institut Rousseau, « un thinktank consacré aux questions de reconstruction écologiques, sociales et républicaines », revient sur l’intérêt et les enjeux du projet pour les citoyens européens.  

Big média : Qu’est-ce que l’euro numérique ? 

Nicolas Dufrêne : Potentiellement, ça représente une petite révolution. Aujourd’hui, la seule monnaie de banque centrale dont nous disposons, ce sont les pièces et les espèces. On pourrait bientôt y ajouter une forme numérique, en s’inspirant des technologies sur lesquelles reposent les cryptoactifs. L’intérêt, c’est que cette monnaie serait totalement garantie par la banque centrale, ce qui renforcerait la souveraineté de la BCE.  

« Permettre la traçabilité de toutes les opérations et les dernières infalsifiables » 

Pour le citoyen ou l’entreprise, ce système apporterait un avantage direct et concret. Typiquement, lorsqu’il y a un besoin de relance monétaire, on pourrait imaginer que l’injection de fonds soit faite directement sur le compte des bénéficiaires sans passer par le biais de banques commerciales. Les monnaies numériques des banques centrales sont potentiellement une forme pure et parfaite de désintermédiation du système monétaire. Cela suscite évidemment des questions pour de nombreux acteurs bancaires, mais je crois qu’il est possible de trouver une situation satisfaisante pour tout le monde.  

BM : L’euro numérique dépendra d’une blockchain. En quoi cette dernière différera-t-elle de celles qu’on retrouve sur d’autres cryptoactifs ?  

ND : C’est une question compliquée. L’avantage d’une blockchain, c’est de permettre la traçabilité de toutes les opérations de manière décentralisée et de rendre ces dernières infalsifiables. Par contre, que ce soit par une blockchain ou un protocole de registre distribué, il faudra que le système soit économe en énergie. C’est un reproche qu’on fait souvent au Bitcoin, qui consomme une électricité folle. Deuxièmement, il faut que l’euro numérique dans sa conception, laisse un certain accès et contrôle aux pouvoirs publics. En cela, le projet différera beaucoup des cryptoactifs actuels qui fonctionnent sur des réseaux totalement décentralisés et rendent toute transaction anonyme. C’est aussi pour cela qu’il s’agit d’un enjeu de souveraineté. 

BM : Dans le fond, est-ce que l’euro-numérique constitue un progrès ?  

ND : Absolument. L’intérêt des monnaies décentralisées de banques centrales tient dans l’accélération des paiements, ce qui évidemment constitue un avantage concurrentiel. Mais surtout, c’est l’occasion de revoir l’architecture du système bancaire et de questionner la capacité de création de la monnaie. Quelle autorité légitime peut créer de l’argent et le diffuser ? Au fond, il y a derrière l’euro numérique la volonté de retrouver une certaine forme de puissance et de volontarisme monétaire. Tout cela promet l’ouverture de grands débats.  

« Possibilité de remonter plus facilement le fil d’opérations criminelles » 

Aujourd’hui, la BCE a déjà commencé des expérimentations sur des monnaies numériques pour tout ce qui concerne les paiements de gros. On parle ici de transactions entre les banques commerciales, pour des montants importants, des compensations, etc. Pour ma part, je considère qu’une version très intéressante de l’euro numérique, qui engendrerait une véritable révolution, serait que les citoyens puissent accéder directement à un compte à la banque centrale.  

BM : Les monnaies numériques de banques centrales seront-elles un outil dans la lutte contre la fraude fiscale et le blanchiment ?  

ND : Effectivement, des projets comme celui de l’euro numérique sont susceptibles d’améliorer la traçabilité des mouvements financiers. Pour le législateur, c’est la possibilité de remonter plus facilement le fil d’opérations criminelles, financement du terrorisme. Avec l’euro numérique on pourrait, lorsque les circonstances de justice ou de sécurité nationale l’imposent, remonter aisément les mouvements d’argent. Ça ne réglera pas tous les problèmes, mais ça constituera certainement un outil sur lequel s’appuyer.  

BM : Sur des cryptoactifs comme le Bitcoin, la « quantité de monnaie » est fixe. En sera-t-il de même avec l’euro numérique ?  

ND : C’est un enjeu. La grande difficulté avec le Bitcoin ou des cryptomonnaies de ce type, c’est qu’on ne peut pas faire varier le nombre de titres. Pour reprendre un terme économique, on parle de monnaies exogènes, c’est-à-dire de monnaies dont les conditions de création sont extérieures aux besoins de l’économie. 

Pourtant, le passage d’une monnaie exogène, comme l’or ou l’argent, vers une monnaie endogène dont le volume s’adapte à l’activité économique a été l’une des grandes révolutions économiques porteuses de progrès. Techniquement, cette flexibilité est tout à fait possible avec une devise numérique. Simplement, cela implique une architecture en partie centralisée. Il est impensable que l’euro numérique soit totalement décentralisé comme peut l’être le Bitcoin. La condition pour que l'euro numérique voie le jour est que la banque centrale puisse prendre la décision d’intervenir sur le marché en cas de nécessité. On s’oriente donc vers des blockchains qu’on qualifie souvent de fermées, ou semi-fermées. Finalement, beaucoup d’options restent possibles, il faut maintenant trouver la bonne configuration.  

Martin Ferron

Martin Ferron

Rédacteur Web