NewSpace : Interstellar invente l'agriculture de demain

Et si demain il était possible de cultiver de la nourriture partout sur Terre, mais aussi sur la Lune ? C’est le projet de Barbara Belvisi, fondatrice de la pépite du NewSpace Interstellar Lab, une entreprise permettant la culture de plantes en environnement contrôlé. Retrouvez son interview.  

  • 13 juin 2022
  • Temps de lecture: 4 - 5 min
ewSpace : Interstellar invente l'agriculture de demain

« Petite, je rêvais de devenir une espèce multi-planétaire, de créer des villes-dômes avec des jungles à l’intérieur », confie Barbara Belvisi, fondatrice de la Spacetech Interstellar Lab. Diplômée de l’EM Lyon, la jeune femme a d’abord monté une entreprise d’investissement dans la Deeptech et le hardware, avant de donner vie à ses rêves de petite fille en créant Interstellar Lab, du même nom évocateur que le film de Christopher Nolan. Alors que dans ce dernier, un dérèglement climatique empêche toute culture et amène les astronautes à quitter la Terre pour une autre planète, Barbara Belvisi envisage de changer la fin du scénario et de partir à la conquête spatiale. « Nous souhaitons créer des systèmes permettant la culture agroalimentaire quelles que soient les conditions, partout sur Terre et sur d’autres planètes. », ajoute la fondatrice. Elle nous parle de son projet à long terme, inspiré des univers de Walt Disney et de sa vision originale de ses parcs.   

Big Média : Comment vous est venue l’idée de créer une entreprise dans le NewSpace ?  

Barbara Belvisi : Avec mon entreprise Hardware Club, j’ai réalisé que nous avions financé de nombreux entrepreneurs qui ne solutionnaient pas vraiment les problématiques que l’on rencontre sur Terre. Il y avait un désalignement entre ce à quoi j’aspirais d’un point de vue personnel et les investissements réalisés avec la boîte que j’avais créée. Je me suis alors formée aux métiers d’ingénierie et à ce moment-là, SpaceX a montré qu’elle était capable de réutiliser ses boosters. J’ai fait le lien avec une passion que j’ai depuis toute petite : la science-fiction. J’ai réalisé qu’on allait retourner là-haut et que cela nécessitait des systèmes de production de nourriture et de traitements des déchets. Ces systèmes sont très similaires à ceux dont on a besoin aujourd’hui sur Terre.  

BM : Comment avez-vous répondu à cette problématique ?   

B.V. : Au tout début de nos recherches, nous sommes partis sur l’idée de créer un village bio-régénératif, autosuffisant, dans lequel on implanterait un dôme de culture agroalimentaire, le BabyDome, à l’époque. Au moment de passer en phase de prototypage, j’ai fait le choix de me concentrer uniquement sur le dôme de production de nourriture déployable car c’est un des plus importants et complexes à construire.  

La mission de ces modules est dans un premier temps de préserver la biodiversité sur Terre, en danger avec le changement climatique, et de recréer les climats idéals permettant de préserver les espèces en voie de disparition. Dans un second temps, l’objectif est de nourrir les astronautes. A terme, nous aimerions voir notre module partir en mission sur Mars, attaché à la station spatiale internationale puis installé sur la Lune et Mars pour faire rêver les gens.    

Déjà 70 précommandes de BioPods   

BM : Comment fonctionne un BioPod ?   

B.V. : Nous introduisons l’eau, les solutions nutritives et les jeunes pousses dans le module afin que le système s’autogère pendant un cycle de production, donc 30, 60 ou 90 jours selon ce que l’on y fait pousser. L’eau est réutilisée et peut tenir un an, mais les solutions nutritives arrivent à épuisement et c’est surtout la récolte qui nous pousse à intervenir. Les plantes poussent hors-sol, en aéroponie, afin d’utiliser le moins d’eau possible et d’optimiser les ressources.   

Le plus difficile dans l’idéation de ces modules a été de réussir à faire rentrer tous les composants dans la boîte. La structure est très complexe, il a fallu penser un gonflable d’une grande taille, facilement dégonflable, hyper-résistant et avec une bonne isolation thermique. Créer cette membrane est ce qui nous a pris le plus de temps. En 2020, nous nous sommes heurtés à une autre difficulté car nous devions tester les BioPods dans le désert. La crise liée au Covid-19 nous a bien sûr empêchés de le faire. Nous avons donc tout fait en laboratoire et avons redoublé de tests pour vérifier la résistance des matériaux. Aujourd’hui, le rêve prend vie car nous sommes en train de recevoir tous les composants.  

BM : Combien de personnes travaillent pour Interstellar Lab et de quels horizons sont-elles issues ?   

B.V. : Nous sommes 30 et avons pour objectif de doubler nos effectifs d’ici à décembre 2022 car nous venons de récupérer 2 000 m2 dans lesquels nous construisons un immense laboratoire de recherche. Certains de nos employés sont ingénieurs en aérospatial, agroalimentaire et en simulation fluides, air et eau. D’autres sont ingénieurs agronomes, spécialisés sur la culture des plantes en environnement contrôlé, ou ingénieurs en code car nous développons tout le software en interne, du back au front. Nous avons l’ambition d’étoffer cette branche afin de travailler sur les systèmes embarqués et de booster l’intelligence à l’intérieur des BioPods.  

BM : Vous avez déjà enregistré 70 précommandes. Quel profil ont les clients ?   

B.V. : Nous avons repéré trois grandes catégories de clients. Dans un premier temps, des entreprises de la cosmétique et pharmaceutique. De nombreux laboratoires utilisent des plantes rares dans la fabrication de leurs produits et sont aujourd’hui confrontés à des problématiques de sourcing. Avec le BioPod, on leur permet de cultiver juste à côté de leurs usines des plantes à valeur ajoutée comme le vétiver, l’ylang-ylang ou le patchouli. Dans un second temps, nos modules intéressent beaucoup les gros producteurs de nourriture, dont certains sont implantés au Moyen-Orient et font face à des problématiques locales. Enfin, les universités et grandes écoles spécialisées en agriculture font appel à nous pour permettre aux étudiants de réaliser leurs travaux de recherche et leur thèse. C’est très intéressant pour nous de recréer des microclimats spécifiques à ces fins-là.  

« Nous avons remporté un appel d’offres de la NASA » 

BM : Vous avez intégré le programme SpaceFounders. Avec quels autres acteurs de l’aérospatial travaillez-vous ?   

B.V. : En effet, Interstellar Lab a intégré la première promotion du programme SpaceFounders imaginé par l’ESA (Agence Spatiale Européenne), le CNES (Centre national d'études spatiales) et le DLR (Le Centre allemand pour l'aéronautique et l'astronautique) en 2021. Cet incubateur franco-allemand a pour but de faire émerger des champions européens du spatial. SpaceFounders nous a permis, entre autres, de renforcer nos relations avec les scientifiques qui travaillent sur nos sujets. Nous travaillons également beaucoup avec l’agence gouvernementale américaine NASA (National Aeronautics and Space Administration), dans le cadre d’un appel d’offres remporté sur la production de nourriture dans l’espace. Cela nous a permis de nouer un large partenariat avec eux. Nous sommes actuellement en phase 1 du développement des solutions imaginées et pourrons bientôt aller dans l’espace avec l’agence spatiale américaine.   

Entre autres, les équipes d’Interstellar Lab échangent également avec celles du Centre National d’Etudes Spatiales qui travaillent sur le vol habité. Ayant répondu à d’autres appels d’offres, nous attendons de voir ce que cela va donner.  

BM : Pensez-vous que le futur du NewSpace se joue dans les partenariats entre startups, acteurs privés et étatiques ?  

B.V. : Tout à fait, je pense que le lien entre les acteurs privés et les structures publiques et étatiques est fondamental. L’avenir du NewSpace se trouve dans leur équilibre. Je trouve que ce que fait le Centre National d’Etudes Spatiales et l’énergie que met Philippe Baptiste, son président, pour faire changer les choses et mettre en place plus de collaboration avec les startups est très intéressant et de bon augure. Son ambition s’est justement concrétisée l’an dernier avec l’ouverture du programme SpaceFounders auquel nous avons participé.   

Au niveau européen, l’ESA apporte également son financement à plusieurs startups. C’est très important que les instances publiques gouvernementales et intergouvernementales financent une partie du développement des startups du NewSpace. Bien sûr, de leur côté, ces dernières doivent trouver des clients et investisseurs et ne pas se reposer uniquement sur ces divers fonds.   

Julie Lepretre
Julie Lepretre Rédactrice web