La santé peut-elle encore être réparée ?

Hôpitaux sous tension, pénurie de médecins, burn-out du personnel soignant... Définitivement, il y a quelque chose de malade au pays de la santé. Auteure du livre « Réparer la santé » paru en début d’année, la médecin Alice Desbiolles nous donne quelques pistes pour soigner notre système de santé.  

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Si la période de Covid a eu une vertu, c’est celle d’avoir mis le sujet de la santé au centre des débats et de révéler que, devant l’urgence, il était possible de faire converger volonté politique et moyens financiers. Ce type d’évènement, a fortiori combiné aux feux des projecteurs médiatiques, est toutefois rarement bon conseiller en matière de décisions raisonnées. Soumise aux à-coups pandémiques, la santé s’est ainsi souvent retrouvée au centre d’un débat éthique, politique et idéologique qui l’a entraînée en dehors de ses domaines de compétences et soumise à des choix parfois discutables.  

Le biomédicalisme : une vision biaisée de la santé 

Ce phénomène, Alice Desbiolles le qualifie de « rendez-vous manqué du Covid-19 ». Une occasion unique que nous avons eue de faire de la santé le logiciel de pensée visant au bien-être global des populations. Dans son livre “Réparer la santé”, elle explique comment l’idéologie médicale a fait émerger ce qu’elle nomme le “biomédicalisme” : une acception monoculaire de la santé qui confond l’homme biologique avec l’individu social et considère le citoyen comme « simple » entité statistique à corriger. « Cet état d’urgence a permis une amplification de l’idéologie médicale actuelle et a laissé le champ libre à un technicisme sanitaire poussé à l’extrême. Ce qui a donné lieu à ce que je considère comme une gestion de crise et des approches beaucoup trop réduites et malheureusement assez peu efficaces sur la santé au sens large (physique, mentale, sociale et environnementale), voire contre-productive et iatrogène* », nous dit-elle.  

Pour le dire autrement, les efforts colossaux fournis durant la période de pandémie ont permis de répondre à l’urgence des chiffres, mais n’ont pas su engager de réforme structurelle du système de santé. « Le SARS-Cov-2 n’est pas qu’une pandémie. C’est une syndémie révélatrice du mauvais état de santé général d’une partie de la population, du nombre important de comorbidités, de la fragilité intrinsèque des individus et d’une augmentation des inégalités, notamment de santé. »  

Réparer la santé : mode d’emploi 

Reste une bonne nouvelle selon Alice Desbiolles : ce tropisme mis en lumière par le Covid-19 ne constitue en aucun cas une fatalité. « Mon livre amène à essayer de comprendre le chemin sur lequel nous avançons, les idéologies qui guident la pratique médicale comme notre société et, plus largement, notre manière d’habiter le monde. Il faut, à mon sens, aujourd’hui bifurquer. Mais encore faut-il s’interroger sur les autres voies possibles et avoir le courage de les imaginer pour ensuite rendre ces utopies réelles. »  

Il convient donc, pour sortir du modèle « technomédical » dominant, de réfléchir à une nouvelle manière de « faire » de la santé « un état de complet bien-être physique, mental et social [qui] ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. », comme l'a défini l’OMS en préambule de sa Constitution. En somme, un secteur plus connecté à ses environnements, qui sache prendre en compte les apports de disciplines plus inattendues comme les sciences sociales, le droit, la politique, l’art, la philosophie ou l’histoire. 
Cela passe, en premier lieu, par la nécessité de prendre en compte les causes originelles des menaces qui pèsent sur notre santé. Si les épidémies sont imprévisibles, elles sont avant tout des conséquences de phénomènes bien connus comme l’élevage intensif ou l’effondrement de la biodiversité qui font disparaître les barrières naturelles entre l’humain et des agents pathogènes. Éviter une pandémie, ce n’est donc pas systématiser un principe de confinement, mais d’abord réinventer notre rapport au vivant, nos modes de consommation et de production alimentaire. Une approche qui ne se contente pas de guérir la maladie, mais avant tout de la prévenir.

Garder le contrôle 

Reste également à revenir aux préceptes d’une société conviviale, prescrits par le penseur et philosophe Ivan Illitch, c’est-à-dire faire en sorte que l’humain reprenne le contrôle des outils qui régissent sa santé. Ce qui, à une époque d’omniscience des plateformes numériques, du big data et de l’IA apparaît non seulement nécessaire, mais vital. Il ne s’agit pas ici de questionner l’apport de la technologie, mais bien de se garder de son hégémonie, laquelle peut entraîner une « dépendance » et conduit souvent le citoyen à se délester de toute responsabilité par « facilité ».  

Finalement, ces préceptes reviennent à un certain réalisme : se souvenir de la contingence de nos existences sans chercher à tout prix à en maîtriser les aléas. Une invitation à l’humilité qui rappelle que la santé est de la responsabilité de tous comme de chacun, et pas de la seule « expertocratie ». Enfin, nous ne pouvons indéfiniment dépasser les limites environnementales, technologiques et biologiques sans avoir un jour à en payer le prix. « Le soin, c’est de faire en sorte d’accompagner une personne pour qu’elle se sente mieux. Ce n’est pas simplement normaliser un paramètre biologique », précise Alice Desbiolles. En d’autres termes, réparer la santé, c’est aussi ne pas tout attendre d’une médecine omnisciente et industrielle mais y intégrer l’individu dans toute sa complexité sociale, économique, politique. 
 

* Ensemble des conséquences néfastes sur l'état de santé individuel ou collectif de tout acte ou mesure pratiqué ou prescrit par un professionnel de santé habilité et qui vise à préserver, améliorer ou rétablir la santé 

 

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