Anaïs Voy-Gillis, Docteure en géographie : « Comment un pays à l’origine du TGV ou du programme Ariane a-t-il pu se désindustrialiser à ce point ? »

L’innovation et la tech peuvent-elles soutenir l’effort de réindustrialisation ? Docteure en géographie de l’Institut français de Géopolitique et directrice associée au sein du cabinet June Partners, Anaïs Voy-Gillis nous éclaire sur les enjeux de la réindustrialisation.  

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anais voy-gillis
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Big média : Depuis la crise du Covid-19 et le retour des enjeux de souveraineté industrielle sur le devant de la scène, la réindustrialisation par la tech est devenue l’un des mots d’ordre. Mais le progrès technique n’est-il pas l’une des causes de la désindustrialisation ?  

Anaïs Voy-Gillis : Je dirais plutôt qu’une partie des élites économiques s’est détournée de l’industrie au profit d’activités de services, pensant qu’on continuerait à créer suffisamment de valeur en France pour assurer la soutenabilité de notre modèle. Cela s'est développé en plusieurs phases. La désindustrialisation de la France débute dans les années 1970, mais ce n’est que pendant la crise financière de 2008 que la situation éveille les consciences sur la situation industrielle du pays.  
Ensuite, des évènements tels que les États Généraux de l’industrie en 2009, le rapport Louis Gallois en 2012, les 34 plans d’Arnaud Montebourg en 2012- 2014 achèveront de pointer du doigt le problème... Et pourtant, aujourd’hui, l’industrie manufacturière pèse environ 9 % de points de PIB.  

Comment un pays à l’origine du TGV ou du programme Ariane a-t-il pu se désindustrialiser à ce point ? La tech peut jouer un rôle dans la réindustrialisation à la condition qu’elle se mette au service de l’industrie et que cette dernière accède à des financements. Or, les retours sur investissement sont plus longs et les investissements plus lourds dans l’industrie que dans la tech. Il est vrai qu’il est plus facile d’inventer une énième application pour faire livrer des pizzas que d’implanter une nouvelle usine. 

BM : Comment la tech peut-elle, aujourd’hui, contribuer à la reconstruction d’un tissu industriel compétitif tout en intégrant les enjeux environnementaux ?  

AVG : Il est essentiel que les acteurs de la tech s’intéressent à l’industrie et développent des applications et des outils à destination de ce secteur. L’industrie française souffre d’un retard technologique. L’outil productif français est plus vieillissant que dans d’autres pays en termes de moyenne d’âge, moins robotisé, moins automatisé, même s'il peut y avoir des différences au sein d'un même secteur d'activité. Et en ce qui concerne l’industrie du futur, c’est-à-dire un ensemble de briques technologiques comme la réalité augmentée ou virtuelle, la data, l’impression additive, etc. l’industrie française marque encore un léger retard dans l’adoption de ces technologies par rapport à d’autres pays.  

Toutefois, avec le plan de Relance déployé à la suite de la crise du Covid-19, un certain nombre d’entreprises se sont saisies de ces sujets de modernisation. Mais il faut monter en puissance sur l’adoption de ces outils, notamment parce qu’ils offrent de nombreuses réponses à des problèmes courants : réduction des pertes de production par une meilleure maîtrise des paramètres influents de production, optimisation du dimensionnement des lots de production et réduction des invendus par de meilleures prévisions de vente ou encore réduction des consommations d’énergie. In fine, l’optimisation de production permet également d’améliorer le plan environnemental. 

 

“Derrière la réindustrialisation, il y a l’enjeu de recréation de valeur sur le territoire” 

 

BM : Le schéma industriel que vous évoquez renvoie à un tout autre imaginaire que celui qu’on a généralement en tête… Est-ce qu’« industrie » est toujours le bon mot ?  

AVG : L’imaginaire derrière l’industrie est assez négativement connoté, représenté par des usines polluantes et de gros volumes de production, des milliers de salariés ou encore toutes celles qui ont fermé dans les années 80. Or, les unités qui reviennent en France sont plus compactes, plus automatisées. Il y aura quelques grands sites avec les « gigafactory » mais avec un aspect environnemental mieux contrôlé.  
L’un des autres enjeux de la réindustrialisation est de réouvrir les usines, et redonner envie aux Français de s’y s’intéresser. Cela passe notamment par la valorisation des salaires proposés qui sont bien souvent plus élevés que dans les métiers de services. 

 

BM : Toutes les activités délocalisées par le passé ne peuvent pas se réimplanter sur notre territoire, et d’autres vont se développer. Alors, réindustrialisation ou relocalisation ?  

AVG : Dans la réindustrialisation, il existe trois dynamiques. La première consiste à maintenir le tissu productif existant, et même de l’aider à se renforcer, ce qui va reposer sur la demande avec un soutien en matière de volume pour garantir aux industries qu’elles en auront demain pour se développer.  
La seconde se concentre sur la relocalisation d’activités. Il s’agit à la fois des activités que l’on va juger stratégiques pour l’intérêt de la nation, mais aussi des chefs d’entreprises qui décident de se réimplanter sur le territoire pour certaines raisons.  
Enfin, il y a la localisation de nouvelles activités, comme on le voit actuellement avec les usines de production de batteries pour véhicules électriques. Tout l’enjeu est d’identifier les grandes mutations qui vont toucher l’industrie et de mettre en place des actions pour réduire leur impact social. 

 

BM : Ce nouvel imaginaire autour de la réindustrialisation est-il compatible avec les enjeux contemporains liés aux impacts environnementaux ?  

AVG : Derrière la réindustrialisation, il y a l’enjeu de recréation de valeur sur le territoire. Une fois créée, cette valeur génèrera mécaniquement des emplois directs, indirects, et induits, donc c’est forcément une dynamique positive. Mais il y a également la question de l’acceptabilité qui est presque parfois une question philosophique. En effet, nous sommes conscients de la pollution que peut générer notre consommation mais il est plus facile de fermer les yeux quand cela se passe ailleurs. Si nous refusons de le produire chez nous, nous devons, soit trouver une alternative, soit remettre en question l'importation de ce produit. Nous devons aussi engager une réflexion sur nos modes de consommation. Consommer moins mais mieux. Enfin, si le "Made in France" est le meilleur mode de consommation, il ne faut pas oublier que surconsommer locale, c'est toujours surconsommer.  

 

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