Eco-production : comment le cinéma s’adapte aux enjeux climatiques

L’industrie de la production audiovisuelle, dont les tournages laissent une lourde empreinte environnementale, se met au vert et s’engage pour un cinéma plus responsable. Trois acteurs de l’éco-production en France nous parlent des enjeux du secteur.

  • 14 avril 2022
  • Temps de lecture: 5 min
eco production
Tournage du film "Les Têtes Givrées" écoproduit par Bonne Pioche avec Secoya © Pascal Tournaire – Bonne Pioche Cinéma – TF1 Studio – France 3 Cinéma – 2021

En juin 2021, le Centre national du Cinéma et de l’image animée (CNC) a annoncé la mise en place d’un Plan d’action « pour une politique publique de transition écologique et énergétique dans les secteurs du cinéma, de l’audiovisuel et de l’image animée ». Dans cette dynamique, l’éco-production vise à repenser chaque étape de la réalisation d’un film pour la rendre plus responsable. Les producteurs cherchent à intégrer le film dans l’économie circulaire locale et limiter au maximum son impact environnemental.  

« Eco-produire consiste à remettre le vivant au cœur du processus de fabrication d’un film » définie Alissa Aubenque, directrice des opérations chez Ecoprod, association créée en 2009 par des organisations comme l’ADEME (Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie) et France Télévisions dans le but de sensibiliser le secteur aux enjeux environnementaux.

Le CNC imposera la réalisation d’un bilan carbone pour chaque production d’ici 2023 

Un an de production de cinéma pollue autant que 820 000 vols Paris-New York. C'est pourquoi l’association Ecoprod s’est donnée pour mission de sensibiliser le secteur de l’audiovisuel sur son impact environnemental. Elle publie des études sur la pollution du cinéma français et ses conséquences et dispense des formations de savoir-faire et de savoir-être sur les tournages. Pour Alissa Aubenque, « il faut apprendre à produire un film avec moins, en trouvant des solutions alternatives ». On peut se remémorer la scène d’ouverture d’Apocalypse Now où une forêt part en fumée, sans effets spéciaux, grâce aux 4 500 litres d’essence et de vrais arbres. Aujourd’hui, de telles pratiques sont impensables. Les consciences s’éveillent et l’écoproduction devient même un avantage concurrentiel. Pour Charles Gachet-Dieuzeid, le cofondateur de Secoya, société spécialisée dans la stratégie et l’accompagnement de productions responsables, « ce sont les sociétés de production les plus engagées qui décrochent les contrats, une production qui ne se remet pas en question va rapidement se retrouver sur le bas-côté ».   

Ces organisations développent des outils pour accompagner les films en amont et pendant la production. En particulier, Secoya a été sollicitée par l’Union Européenne pour réaliser un audit des outils d’estimation carbone dans cinq pays européens. Ils ont ensuite développé SECO2, un outil d’estimation carbone à destination des productions audiovisuelles. Présenté à l’ADEME en 2021, SECO2 permet d’estimer l’impact CO2 d’un film dans le but d’élaborer une stratégie bas carbone. Efficace, cet outil doit encore se généraliser dans le secteur. D’autant plus que le CNC imposera la réalisation d’un bilan carbone pour chaque production d’ici 2023.  

Repenser la manière dont on produit un film 

Sur le terrain, une production peut travailler sur sept grands leviers. Parmi eux, l’alimentation. « On est moteur pour trouver des partenariats avec des fournisseurs de produits bio et pour faire travailler les locaux », raconte Pascal Guerrin, directeur général de société de Bonne Pioche, une société de production de films cinéma et documentaires engagée.  Ensuite, il est important de réaliser des achats responsables comme des costumes et des décors de seconde main. Les équipes doivent également mettre en place une politique de gestion des déchets sur les tournages. A cet effet, Secoya propose des plans de gestion et de revalorisation des déchets clés en main. Comme vu précédemment, le bilan carbone devient aussi un incontournable qui permet d’adapter la consommation d’énergie d’une part et d’optimiser les déplacements et moyens de transport d’autre part. Enfin, une société de production doit sensibiliser et engager ses équipes grâce à une bonne communication sur les actions menées. 

Pour accompagner cette transition, Secoya forme des « éco-managers » qui assistent les sociétés de production clientes en amont et sur le terrain. D’après Pascal Guerrin, qui emploie déjà une éco-manageuse sur chaque production, « dans 5 ans impliquer un éco-manager bien en amont d’un tournage sera un réflexe, un tournage laisse une telle emprunte carbone que ce n’est plus une option ». En parallèle, l’association Ecoprod œuvre au niveau national pour la mise en place d’un label officiel de production éco-responsable. « Travailler avec une société de production ou de post-production labelisée éco-responsable ferait vraiment la différence. Le CNC offre déjà un bonus de 15% d’aide en cas de parité dans les équipes de production, on pourrait très bien imaginer un bonus pour l’éco-production, incitatif et vertueux », suggère le directeur de Bonne Pioche. Depuis avril 2022, Secoya propose aux productions un outil digital innovant, Secoset, qui permet le pilotage RSE des productions. Avec à la clé, une attestation « Production Responsable » qui valorise l’engagement de la production. 

« Il faut se servir du pouvoir fédérateur du cinéma pour changer les mentalités » 

Au-delà de la production, un film sert aussi à faire passer des messages. La responsabilité d’un producteur est alors de choisir les bons. « On mise beaucoup sur une ligne éditoriale engagée et engageante. Notre film La marche de l’empereur a par exemple éveillé beaucoup de consciences sur la faune » affirme Pascal Guerrin. Plus que des éco-tournages, il prône une production responsable qui repense tous les aspects du cinéma : « il faut faire bouger les choses sur le terrain mais aussi avec des récits inspirants, se servir du pouvoir fédérateur du cinéma pour changer les mentalités ». 

En 2019, plus de 250 personnalités du secteur du cinéma se mobilisaient pour appeler le septième art à s’engager face à l’urgence climatique. Depuis 2021, le Festival de Cannes propose une sélection officielle de films sur l’environnement dans sa section « cinéma pour le climat ». Le film Marcher sur l’eau d'Aïssa Maïga produit par Bonne Pioche a justement été présenté sur la croisette en 2021 dans cette section aux côtés d’autres films comme Animal de Cyril Dion et Bigger than us de Flore Vasseur.  

Tess Della Torre
Tess Della Torre Rédactrice web