Comment le Covid a accéléré la croissance externe des entreprises françaises

L’entreprise Pasqal s’est récemment associée avec le néerlandais Qu&Co pour devenir un géant de l’informatique quantique en Europe. En pleine crise sanitaire, la croissance externe semble être en vogue chez les entreprises françaises. Nous avons interrogé François Lamotte et Alexandre Kaplan, directeur général et directeur fusions-acquisitions chez Altios International, leader du conseil en implantation et développement international des PME et ETI, pour en savoir plus sur cette tendance. 
 

  • 09 février 2022
  • Temps de lecture: 5 min
fusion

« La valeur mondiale des fusions-acquisitions a dépassé les 5 000 milliards de dollars en 2021 ». Cette introduction du rapport « Global M&A Insights » réalisé par le cabinet d’avocats international Allen & Overy donne le ton. 2021 a été une année sans précédent pour les fusions-acquisitions, aussi appelées M&A (Mergers & Acquisitions). Cette croissance externe des entreprises, qui consiste en une prise de participation minoritaire ou majoritaire, semble aussi être en vogue chez les entreprises françaises. Une tendance qui s’est d’autant plus dynamisée avec le Covid : « La croissance externe s’accélère généralement à chaque temps de crise. Pendant le Covid, l’Etat a largement soutenu les entreprises, ce qui les a poussées à diversifier leurs relais de croissance », explique le directeur fusions-acquisitions d’Altios International, spécialisé dans l’accompagnement des PME et ETI à l’international.

Ce type de transaction est en effet une façon pour les entreprises de se développer à l’international tout en évitant les contraintes habituelles : « Quand on s’implante à l’international en organique, on ne connaît pas l’écosystème local. Il faut trouver des premiers clients, construire son chiffre d’affaires, recruter des commerciaux ou former un VIE... C’est long et il arrive que ça ne fonctionne pas, … », énumère l’expert en M&A. La fusion-acquisition – ou la « fusac », dans le jargon – contourne la plupart de ces obstacles et se révèle plus sécurisante : l’entreprise acquiert localement une clientèle, des salariés, un chiffre d’affaires et une réputation qui lui permettent de gagner du temps. Une approche qui s’est révélée séduisante avec l’arrivée de la pandémie : « Les entreprises ont rebattu leur carte en termes de gestion du risque et ont retravaillé leur stratégie en ce sens. Dans la plupart des stratégies d’internationalisation, la croissance externe s’intégrait naturellement. Cette tendance aurait été beaucoup moins marquée s’il n’y avait pas eu le Covid. » 

Les licornes raffolent des fusacs 

Si François Lamotte, directeur général d’Altios International, indique que les secteurs les plus concernés par la fusac « sont représentatifs de la répartition du PNB français », la tech semble tout de même avoir une longueur d’avance. La montée des licornes et les montants toujours plus élevés de leurs levées de fonds successives facilitent ce type de transaction. « Ces licornes veulent tester leur modèle à l’étranger ; la croissance externe constitue un des leviers, le plus facile et le plus rapide, pour se développer à l’étranger », précise Alexandre Kaplan. « Il y a aussi une vraie tendance de création de leaders : des champions sur le marché domestique qui veulent le devenir à l’échelle européenne, puis mondiale ». A l’instar de Pasqal et de son acquisition du néerlandais Qu&Co en janvier 2022 pour devenir un géant de l’informatique quantique et rivaliser face aux Etats-Unis, l’accès à ce statut de leader européen permet de se positionner plus facilement sur des appels d’offres à l’échelle mondiale et de limiter la concurrence. « Parmi la cinquantaine de dossiers de build-up à l’international [des véhicules qui permettent aux entreprises françaises d’investir à l’étranger, ndlr] ouverts cette année, nous voyons émerger une tendance impulsée par la Tech avec des projets d’acquisitions qui recherchent des cibles non plus par zones géographiques, mais par types de technologies ou brevets », précise François Lamotte.     

En France, la fusion-acquisition est aussi une histoire de transmission. « Dans les ETI familiales, les nouvelles générations commencent à reprendre la main. Elles ont généralement plus d’appétence et de propension à aller à l’international via la croissance externe, même si leurs parents ou grands-parents sont toujours présents », développe François Lamotte. Ces profils d’acquéreurs très nationaux qui envisagent de transmettre leur entreprise d’ici 5 à 10 ans et qui souhaitent se développer à l’étranger pour la première fois ont généralement besoin d’un accompagnement tout particulier.  

« Il n’y a rien de pire que de rater la cible parfaite par manque de préparation » 

Si la croissance externe semble être une manière simple d’accéder à un marché, elle demande tout de même une préparation sérieuse. « Il n’y a rien de pire que de rater la cible parfaite par manque de préparation », prévient Alexandre Kaplan. Approcher la cible convoitée nécessite de s’adapter au contexte local et d’adopter les bons réflexes, qui varient d’un pays à l’autre. « Les Allemands ont besoin de sentir un vrai projet industriel, de développement à l’échelle européenne qui sécuriserait les employés actuels, et sont beaucoup moins dans une approche financière. D’autres pays comme le Royaume-Uni ou l’Espagne ont des approches plus opportunistes. La curiosité anglo-saxonne incite les entreprises britanniques à ouvrir la porte simplement pour connaître la valeur de leur structure », illustre Alexandre Kaplan. Les experts d’Altios International recommandent d’ailleurs de procéder par étapes, et d’opter d’abord pour les pays les plus proches géographiquement et culturellement. « Les pays d’Asie ou d’Amérique du Nord, c’est encore l’étape d’après. Ils nécessitent une certaine expérience, une vigilance et un historique réussi d’intégration de sociétés ». Enfin, la post-acquisition et l’intégration des équipes locales font partie des éléments à considérer assez vite, au risque de se retrouver avec « une coquille vide » après l’acquisition. « La fusion-acquisition, c’est d’abord une histoire d’Hommes, avec des valeurs communes », explique François Lamotte. Et il en est de même avec les clients de la société reprise, pour lesquels une transition se révèle indispensable : « Le plus important est de communiquer avec eux », développe Alexandre Kaplan.  

Malgré ces exigences de préparation, les deux experts prévoient que le M&A, désormais « désacralisé » par les entreprises, devrait continuer son accélération, « peut-être avec une pente plus faible ». Avec la reprise des déplacements et des événements internationaux, les fusacs ont encore de beaux jours devant elles.

Angélina Magne
Angélina Magne Rédactrice web